Texte de Patrice Joly /

Extrait

C’était un nuage qui s’avançait vers lui ou bien… un truc qu’on voyait seulement dans ces fi lms, très
chers, qui imprègnent littéralement la conscience du spectateur, s’en emparent pour le laisser sur le
carreau après d’époustoufl antes scènes. Des fi lms américains, surtout, c’est-à-dire, dans la langue de
l’exception culturelle, des fi lms de non-auteurs. Des fi lms sensés représenter l’opposé de l’ “auteuricité”.
Cette dernière étant entendue un peu comme la pauvreté de moyens érigée en summum de la
valeur. Quelle drôle de soumission au misérabilisme. Depuis quand n’avait-il pas vu un fi lm d’auteur
américain par ailleurs ? Depuis que ce label, parcimonieusement décerné aux productions outre-atlantique
restreignait sensiblement l’octroi de l’“auteurisation” envers ces derniers, ou bien c’était qu’il
n’y en avait vraiment plus, tous disparus depuis Cassavettes ? Stratégie commerciale ou défense de
la qualité. Cela devait être cela. Mais il y avait aussi des fi lms de “non auteurs”, à gros budget, bourrés
d’effets spéciaux : c’étaient peut-être ceux là qu’il aimait le plus dans le fond, dans son tête à tête
avec son moi le plus intime, celui qu’il n’osait pas faire sortir dans certaines circonstances, comme
celles de ces dîners mondains où le commentaire autorisé nécessitait d’affi cher une correction à
l’épreuve de la réprobation toujours prête à fuser et fi ger les mots dans la bouche, à les faire refl uer
dans le gosier.
Ce qu’il aimait dans les fi lms d’auteurs, c’était le moment où ces derniers s’autorisaient quelques
libertés avec la doxa – pas dogma, non, parce que là aussi cela devenait une pause horripilante – mais
lorsqu’au débusqué, contre toute attente, il y avait une scène anachronique qui renvoyait le tout du
coté de la série B. Le truc retors, inclassable, qui risquait même de tout fi che en l’air, au plein milieu
d’un déroulé scénaristique parfaitement maîtrisé. Peut-être que cela le ramenait du côté du réel ?
Mais non, ce qu’il aimait au cinéma, c’était comme tout le monde de se laisser embarquer dans une
histoire invraisemblable, il ne demandait justement qu’à y croire. Aussi le truc bizarre, inquiétant, qui
surgissait en plein milieu du non anachronique, il aimait bien parce qu’en même temps que ça titillait
son hémisphère droit et rationnel, à moins que ce ne soit l’inverse, ça le mettait dans un état de panique
infernale : ça lui faisait d’autant plus apprécier toute la phase précédent celle de l’anachronisme.
En particulier dans les bons fi lms gore, juste avant que cela ne débouche sur de l’invraisemblable,
quand l’auteur réussissait à bien installer son spectateur cobaye dans un confort sournois et que celui-
ci en arrivait presqu’à douter qu’on était dans un fi lm gore où il allait certainement être mal à l’aise
et angoissé, avoir vraiment peur et envie de sortir si cela touchait des trucs un peu trop perso – les
fi lles surtout étaient plus sensibles et sortaient plus souvent que les garçons, il avait eu l’occasion de
le remarquer à maintes reprises – il savait s’il avait affaire à un bon réalisateur ou à un tocard. Donc
quand le gars était bien enfoncé dans son fauteuil et qu’il commençait à se dire que, non, fi nalement
il n’allait pas avoir peur, qu’avec un peu de chance on était dans un documentaire sociologique genre
strip-tease, où ça pouvait nous toucher mais pas nous faire frissonner, un peu aussi comme chez le
dentiste quand ça dure un peu l’attente et qu’on commence à se dire qu’il va pas pouvoir nous prendre
aujourd’hui – un peu de répit – c’est toujours ça de pris, et que là : Paf ! Il rentre et c’est à votre tour.
C’était comme ça les bons fi lms gore il se disait : quand on s’y attendait le moins, l’horrible pointait
son nez et vous étiez à nouveau dans les affres à vous dire c’est quand que ça va fi nir ce truc, c’est
insupportable… Ou même, quand c’était pas du gore mais “simplement” du fantastique, que vous
aviez aussi envie de sortir de l’histoire et de revenir vers un truc plus rassurant parce que les proximités
dérangeantes avec la réalité vous mettaient vraiment mal à l’aise en vous laissant décidément trop
de possibilités pour vous identifi er au personnage, vous projeter dans la scène, c’était ça les bons
fi lms il se disait. Ça vous rappelait la fête foraine, les nouvelles machines qui semblaient impitoyables
vues de l’extérieur et où l’on hésitait toujours à monter quand les potes vous disaient viens ! Et qu’on
mourrait d’envie de… rester et d’y aller à la fois, qu’on arrivait jamais à se décider, qu’on attendait que
les autres le fassent à votre place en fait parce que quand même c’est bien plus simple au niveau de
la décision d’être emporté par un élan collectif et d’avoir quelqu’un qui vous pousse à vous dépasser,
à aller plus loin même si vous vous disiez au fi nal, tout ça ça va pas très loin c’est quand même que
de l’émotion, c’est pas très élevé comme sentiment…
Il se disait donc que ce qu’il appréciait par dessus tout c’était quand même quelque chose d’assez
incohérent,qui le rendait pas très fi er quand il se penchait sur le problème, ce désir d’être bousculé
qu’on repousse jusqu’au dernier moment et qui fi nit par vous emporter totalement. Que ce soit cela

et non pas des sentiments élevés qui vous apportent un état de satisfaction, qu’au contraire vous
soyez entraînés, attirés vers la perte ou la défaillance et que vous puissiez aimer vous y adonner,
c’est cela qui le dérangeait le plus. Peut-être qu’après tout le rationnel n’était pas si rationnel et que
le rationalisme était aussi une pensée qui se mordait la queue en prétendant qu’il y avait un sens à
tout cela, du moins, sans aller jusqu’à parler de sens, qu’il y avait une direction à suivre. En tous cas
l’inquiétant l’inquiétait moins que le non inquiétant et il fi nissait toujours par s’y frotter et s’y vautrer et
comme les papillons s’y brûler totalement les ailes à force de s’en approcher. Que l’inquiétant l’attirait
plus que le non inquiétant, il se disait bien que cela devait être quelque chose d’assez bien partagé
et que les fabricants de séries télé un peu merdiques genre Buffy contre les vampires savaient bien
où ils allaient même s’il se disait que c’était un peu le contre-exemple de ce qu’il aimait au cinéma et
ailleurs : cette fameuse inquiétante étrangeté qui existait en un seul mot en allemand mais qui n’avait
pas d’équivalent dans la langue française, cette unheimlichkeit donc qui vous laissait un goût amer
dans la bouche. La sensation d’avoir affaire à un mystère épais, diffus. Il se demandait bien ce que
cela pouvait donner si les auteurs se mettaient à explorer le truc un peu plus sérieusement, s’ils se
mettaient à surenchérir, à ne plus faire que montrer cela : l’inquiétant, le mystérieux ; à faire durer
ces moments rares, qui normalement ne devaient pas se prolonger mais surprendre. Peut-être que
cela éteindrait la sensation à force de l’explorer et de la rendre visible. Ou bien on arriverait à un truc
absurde : un vague dégoût, une overdose, dans le meilleur des cas un sourire. Il se disait que cela
n’arriverait jamais au cinéma parce que les bons comme les mauvais réalisateurs connaissaient bien
les fi celles. Celles de la progression, de l’acmé et qu’il ne fallait surtout pas nous maintenir indéfi niment
en face de l’étrange parce qu’on arrivait à une espèce de saturation, qu’on ne serait plus jamais
embarqué et pris en otage et qu’on fi nirait par adopter une certaine distanciation critique à l’endroit
de l’objet. Il se disait que c’était un truc d’artiste, qu’un auteur ne ferait jamais cela par peur de tout
dévoiler et de risquer de ne plus être le maître de la situation. Mais qu’il demandait cependant à voir
ce que cela pouvait donner une telle aberration dans la stratégie d’infi ltration et de terrorisme que
maintenait sur nos esprits la machine cinématographique, l’espèce d’hypnotisme qui nous attirait de
manière assez malsaine en défi nitive même si c’était un doux plaisir de se faire happer et attirer par le
danger. Il demandait à voir si le truc pouvait être à la hauteur et concurrencer sérieusement l’emprise
de la projection cinématographique sur nos esprits ; il fallait forcément inventer un autre dispositif,
un endroit où le spectateur se retrouvait seul à seul avec l’objet fi lmique ; ce n’était plus vraiment la
même chose qu’au cinéma, se disait-il, il y avait quelque chose de l’ordre du rapport à soi, de la prise
de conscience individuelle. Il se demandait si en défi nitive ce n’était pas un peu pénible d’être toujours
sous tension. Que ce qu’il aimait bien au cinéma justement, c’était qu’à un moment donné, on
avait juste à se laisser porter, spécialement dans les fi lms fantastiques ou gore, à n’être plus qu’une
future victime, à ne plus penser qu’avec son adrénaline, à se plonger gravement dans la fi ction. Il se
disait qu’avec les artistes ce n’était pas vraiment possible, que la fi ction était toujours détruite avant
que l’histoire ne commence réellement, que vous étiez toujours poussés à un moment donné à être
hyper conscients et donc déçus : on ne vous laissait jamais vous laisser aller complètement. Il se demandait
si ça lui plaisait bien lui qui aimait bien se laisser emporter et ne plus avoir à réfl échir. Il savait
bien que c’était une pensée totalement régressive et il se disait : et alors, où est le problème, qu’est
ce qui n’est pas régressif dans notre vie actuelle ? Qui se conscientise réellement, jusqu’au bout, qui
fait vraiment l’effort de penser la portée de ses actes ? Tout cela pour se déculpabiliser parce qu’il
sentait bien que dans le fond sa défense se lézardait, et qu’il savait bien que le goût pour la captivité
de l’esprit alternait avec des phases où il avait besoin qu’on lui brutalise la conscience, sa conscience
de regardeur ; qu’il ne supportait pas d’être pris pour un idiot comme dans Buffy contre les vampires
où le sous scénario avait gommé à peu près toutes les phases intéressantes pouvant susciter un peu
d’angoisse, que c’était un peu la domestication de l’effroi… Mais que c’était aussi un peu le rôle
de ces trucs de domestiquer, annihiler, prédigérer jusqu’à ne plus réellement engendrer d’appétit, ni
sexuel, ni autre d’ailleurs.

Patrice Joly


 

Pages: 1 2