Poster édité à 100 ex. à l'occasion de l'exposition "Le paradoxe du bord" 

Le paradoxe du bord

Texte d'olivier Michelon / 
 
Et si décrire n’était qu’un problème de réglage ? Il s’agirait alors juste de tester des mots, de les ajuster, de les adapter pour qu’ils fonctionnent par rapport à leur sujet d’étude. Objet ? Non, par trop figuratif. Sculpture ? Sans doute trop autonome. Environnement ? Mouais… Structure ? Peut-être, mais ça commence et ça finit où ? Difficile de cerner au plus près une œuvre dont le titre, Le paradoxe du bord, en appelle à l’infini1 . Repérable au premier coup d’œil, sa logique constitutive – une série d’emboîtement – la met en demeure de n’être qu’un fragment d’un tout bien plus vaste. Branche tombée ou germe d’un ensemble en attente de propagation, le Paradoxe du bord est condamné à rester au bord du précipice. À moins qu’il ne l’enjambe ou ne le remplisse au plus vite.
En attendant la reprise de la croissance, la construction flotte comme une brume d’alvéoles.
Comme souvent chez Guillaume Leblon, on pourrait partir de la fameuse sentence de Bernard Tschumi, « Form follows fiction », et la retourner pour en tirer d’autres articulations (« Fiction follows form », « Form as fiction »…), jusqu’à admettre que l’on ne règlera rien en recourant à une équation réduite à deux inconnues. Les rapports entre la forme et la fiction sont infiniment plus contrariés. Ils sont pollués et nourris par des allers-retours entre des fonctions passées ou possibles et des formes inventées, héritées ou réévaluées. Quant aux fictions, elles ne sont que rarement données. Elles sont plus souvent suggérées et encore à imaginer. Ici, les souvenirs restent à vivre. Ce sont ceux inabouties des secteurs suspendus de la New Babylon de Constant, des villes spatiales de Yona Friedmann ou du monument continu de Superstudio, autant d’architectures laissées à l’état de friche et de projet. Cette situation de précarité prometteuse correspond parfaitement au Paradoxe du bord. La nature de son matériau, un carton rigide, ne laisse qu’un choix réduit sur le statut à lui accorder : maquette ou prototype. L’écart, en apparence mince, est finalement aussi vertigineux que le bord. Dans l’intervalle se dessine l’incertitude sur l’échelle à laquelle l’édifice doit être considéré : artefact décoratif, sculpture minimale en pleine crise d’adolescence, ou abstraction paysagère d’un nouvel ordre mondial.
Olivier Michelon
1 Au IVe siècle avant J-C le philosophe grec Archytas formule le fait suivant : «Si je me trouvais à la limite extrême du ciel, autrement dit sur la sphère des fixes, pourrais-je tendre au-dehors la main ou un bâton, oui ou non ? Certes il est absurde que je ne puisse pas le faire ; mais, si j’y parviens, cela implique l’existence d’un dehors, corps ou lieu. On avancera donc sans cesse, de la même manière, vers la limite sans cesse atteinte, en posant la même question et, comme ce qu’atteindra le bâton sera sans cesse autre, il est clair que cet autre est aussi illimité ».
Guillaume

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